TRAVELINGUE

Marcel AYMÉ – 1941

   Malinier, avec une violence encore contenue, se mit à énumérer les plaies de la France et à décrire les fléaux qui la guettaient. En l'écoutant, Chauvieux songeait que ce dérangement d'esprit devait sans doute être rapporté autant à des déceptions sentimentales qu'à des angoisses patriotiques. La méfiance de Malinier à l'égard de sa femme, qu'il soupçonnait d'avoir passé à la révolution, ne pouvaient être que le prolongement d'une certitude touchant leur vie intime. Il confondait certainement dans une même haine les ennemis de la patrie et ceux de son foyer. Chauvieux réfléchissait qu'une telle confusion n'était pas déraisonnable et, sans aller jusqu'au remords, il était un peu ennuyé d'avoir été l'amant d'Élisabeth. Mais bientôt, il n'y pensa plus. Malinier, les yeux égarés, parlait maintenant avec une véhémente et obscure éloquence d'où surgissaient de terrifiantes visions de guerre civile, d'assassinats, de viols, de pétroleuses et de barricades. Il voyait la France envahie jusqu'à la Somme par les armées allemandes et capitulant après deux ou trois années de résistance pour achever de se dissoudre dans le communisme, l'anarchie, l'alcoolisme, le cubisme et la luxure, et devenir pour le monde un objet de mépris. Le pire était qu'il fût seul pour faire face à d'aussi effroyables perspectives. Déjà le spectacle de l'inconscience et de la veulerie des Français lui était insupportable.
Extrait de



© Librairie Gallimard, 1941




Les extraits reproduits sur Bonnes Feuilles le sont pour vous faire découvrir ou redécouvrir les œuvres concernées, que le créateur du site a aimées,
à l'exclusion de toute intention publicitaire ou commerciale d'aucune sorte.


Tous les sites de cet espace sont sans publicité, sans cookies, sans Twitter, sans Facebook, et assimilés depuis 1998.

Ils ne font appel à aucun artifice pour être référencés en tête par les moteurs de recherche. Si vous les avez aimés signalez-les à vos amis.






Site non commercial créé en 2013.
Dernière mise à jour : 2019. © ceux de l'ouvrage cité et Hans Fraehring
Responsable légal : Hans Fraehring.