RAVAGE

René BARJAVEL – 1943

   – Nous ne laisserons ici personne de vivant. Je pourrais moi-même faire cette besogne. Je la ferais sans remords. Mais dans l'intérêt de tous, il faut que chacun prenne l'habitude de m'obéir sans discuter, quoi que je lui commande...

   Teste respira un grand coup et tendit la main. Il s'était étonné, dans le feu de la bataille, de ne plus penser à avoir peur. Sa victoire dans le couloir lui avait procuré un plaisir étrange. Maintenant il désirait cette hache. Il s'impatientait. Mais François fit « non », et, doucement, la donna à celui qui paraissait le plus bouleversé. C'était Martin.

   Le jeune homme devint livide. Il fit un geste pour repousser l'arme, mais, devant le regard de François, se reprit, empoigna le manche, essuya d'une main la sueur qui lui perlait au front, et se dirigea vers la pièce oł les prisonniers ficelés, les blessés et les morts gisaient sur les matelas.

   Une gerbe de hurlements s'éleva derrière la cloison. Des chocs sourds coupèrent net un cri, puis un autre. Un autre coup sonna, une autre voix se tut. La dernière filait une note suraiguė, sous la pression de l'épouvante. Un coup de hache la trancha net. Un silence définitif s'établit. La porte s'ouvrit lentement. La silhouette trapue de Martin parut. La hache lui pendait au bout du bras. Il regardait ses compagnons d'un regard fixe, halluciné.

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   A l'arrêt de la cure le fou n° 1, qui se croyait Jeanne d'Arc, avait été frappé par une affection qui commença comme une attaque générale d'urticaire, pour prendre très rapidement un caractère plus grave. L'inflammation se transforma en plaies profondes, analogues à celles produites par de grave brûlures. Ces plaies s'enfoncèrent, en quelques heures, jusqu'au squelette, pendant que la peau prenait une teinte noire, une apparence charbonneuse, et que la chair se décomposait et répandait une odeur atroce de porc grillé. Le visage du malade, seul épargné, exprimait une félicité parfaite, le bonheur total de l'homme qui s'identifie enfin avec son rêve. Incontestablement cet homme était mort brûlé par une flamme intérieure, par un feu que sa volonté forcenée d'illusion avait sans doute construit avec la quantité énorme d'énergie qu'il avait emmagasinée, et qui venait tout à coup de se détendre.
Extrait de



FOLIO n°238
© Éditions Denoël, 1943




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