LES COPAINS

Jules ROMAINS – 1913

   Mais le silence était si avide de paroles que Bénin se décida à l'assouvir. Il ne parla pas, il cria :

   « Haud nescio qua astutita cares, porcorum turpissime !

   – Intellego », fit Broudier en s'inclinant ; puis, s'étant retourné vers les personnages de sa suite :

   « Voici, messieurs, la traduction des paroles que M. le conseiller à la Cour de Russie daigne proférer en réponse à mes modestes souhaits de bienvenue :

   « Bien cher monsieur, on ne peut certes pas dire que vous manquiez de courtoisie ! »

   Bénin reprit :

   « Quod si pugnum meum non cohiberem, gulam tuam subito ictu sane affligerem !

   – Si je ne retenais pas l'élan de ma gratitude, traduisit Broudier, je me permettrais de vous donner l'accolade.

   – Me quidemper fœdissimum dodum induxisti, ad grabattulum meum intempestiva nocte deserendum.

   – Par la plus aimables des contraintes, vous m'avez fait quitter le lit de la Néva.

   – Cum superatis igentibus periculis in dictum quadrivium irruerem, horrido cuisam seniculo occuri, qui me insanis versibus contudit.

   – Ce n'est pas sans avoir vaincu les plus grands périls que nous arrivons au carrefour de la vie, et que nous atteignons à la vieillesse pour devenir enfin la proie des vers. »

   Les quatres délégués hochèrent la tête avec componction, et laissèrent paraître qu'ils tenaient en grande estime la sagesse de ce Russe.

   « Attamen, gémit Bénin, tanta amentia captus sum, ut pagum istum peterem.

   – Je me félicite, messieurs, de l'inspiration heureuse qui m'a conduit à cette magnifique cité.

   – Te tandem reperio, marcidum lenonem, quid meam, ut ica dicam, bobinam todis irrisisti !

   – Je vous retrouve enfin, martial intermédiaire, qui avez tant de fois égayé le sombre écheveau de mes jours.

   – Merdam ! Merdam ! hurla Bénin exaspéré.

   – Salut ! Salut ! cria le traducteur.

   – Utinam aves super caput tuum cacent !

   – Que les oiseaux du ciel répandent leur bénédiction sur votre tête ! »

   Bénin se tut. Broudier fit un signe. Et la fanfare attaqua l'Hymne Russe qui se défendit bien.
Extrait de



LE LIVRE DE POCHE n279
© Éditions Gallimard, 1922




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