LE PROCÈS

Franz KAFKA, Max BROD – Der Prozeß, 1925

   L'un des messieurs ouvrit ensuite sa redingote et sortit d'un fourreau accroché à une ceinture qu'il portait autour du gilet un long et mince couteau de boucher à deux tranchants, le tint en l'air et vérifia les deux fils dans la lumière. Ce furent alors les mêmes horribles politesses que précédemment ; l'un des deux, allongeant la main au-dessus de K..., tendit à l'autre le couteau, l'autre le lui rendit de la même façon. K... savait très bien maintenant que son devoir eût été de prendre lui-même l'instrument pendant qu'il passait au-dessus de lui de main en main et de se l'enfoncer dans le corps. Mais il ne le fit pas, au contraire ; il tourna son cou encore libre et regarda autour de lui. Il ne pouvait pas soutenir son rôle jusqu'au bout, il ne pouvait pas décharger les autorités de tout le travail ; la responsabilité de cette dernière faute incombait à celui qui lui avait refusé le reste de forces qu'il lui aurait fallu pour cela. Ses regards tombèrent sur le dernier étage de la maison qui touchait la carrière. Comme une lumière qui jaillit les deux battants d'une fenêtre s'ouvrirent là-haut ; un homme — si mince et si faible à cette distance et à cette hauteur — se pencha brusquement dehors, lançant les bras en avant. Qui était-ce ? Un ami ? Une bonne me ? Quelqu'un qui prenait part à son malheur ? Quelqu'un qui voulait l'aider ? Était-ce un seul ? Étaient-ils tous ? Y avait-il encore un recours ? Existait-il des objections qu'on n'avait pas encore soulevées ? Certainement. La logique a beau être inébranlable, elle ne résiste pas à un homme qui veut vivre. O était le juge qu'il n'avait jamais vu ? O était la haute cour à laquelle il n'était jamais parvenu ? Il leva les mains et écarquilla les doigts.

   Mais l'un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l'autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l'y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K... vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.

   – Comme un chien ! dit-il, c'était comme si la honte dût lui survivre.
Extrait de



FOLIO n 101
Traduction de Alexandre VIALATTE
© Schocken Verlag, Berlin, 1935
© Schocken Books Zuc., New York, 1946, 1963, 1974
© Éditions Gallimard, 1933




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