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LE DÉSERT DES TARTARES

Dino BUZZATI – Il Desero dei Tartari, 1940

   Le cheval et le soldat n'étaient plus qu'à une trentaine de mètres, attendre davantage eût été imprudent. Plus Lazzari se rapprochait et plus il avait de chances d'être touché.

   « Qui vive, qui vive ? » cria pour la troisième fois le factionnaire et, dans sa voix, il y avait, sous-entendu, une sorte d'avertissement personnel et antiréglementaire. « Retourne en arrière pendant qu'il est encore temps, voulait-il dire, tu veux donc te faire tuer ? »

   Et, finalement, Lazzari comprit, il se rappela brusquement les dures lois du fort, se sentit perdu. Mais, au lieu de fuir, il lâcha, Dieu sait pourquoi, la bride du cheval et s'avança tout seul, criant d'une voix perçante :

   « C'est moi, Lazzari ! Tu ne me reconnais pas ? Moricaud, oh ! Moricaud ! C'est moi ! Mais qu'est-ce que tu fabriques avec ton fusil ? Tu es fou, Moricaud ? »

   Mais la sentinelle n'était plus Moricaud, ce n'était plus qu'un soldat au visage dur, qui, maintenant, levait lentement son fusil et visait son ami. Elle avait appuyé la crosse contre son épaule, et, du coin de l'œil, elle épia le sergent-major, souhaitant silencieusement que celui-ci lui fît signe de ne pas insister. Mais Tronk était toujours immobile et la regardait toujours fixement et sévèrement.
   Lazzari, sans se retourner, recula de quelques pas, butant sur les pierres.

   « C'est moi, Lazzari ! criait-il. Tu ne vois donc pas que c'est moi ? Ne tire pas, Moricaud ! »

   Mais la sentinelle n'était plus Moricaud avec qui tous ses camarades plaisantaient librement, elle était seulement une sentinelle, l'une des sentinelles du fort, en uniforme de drap bleu foncé avec le baudrier de cuir verni, une sentinelle absolument identique, dans la nuit, à toutes autres, une sentinelle quelconque qui l'avait mis en joue et qui, maintenant, pressait sur la détente. Une sentinelle qui avait les oreilles bourdonnantes et à qui il semble entendre la voix rauque de Tronk qui disait : «Vise bien ! », quoique Tronk n'eût pas bronché.

   Un petit éclair sortit du fusil, un minuscule nuage de fumée, et même, au début, la détonation ne parut pas grand-chose, mais ensuite, elle fut multipliée par les échos, répercutée de muraille en muraille, demeura longtemps dans l'air, s'éteignant en un lointain grondement qui ressemblait au tonnerre.
Extrait de



LE LIVRE DE POCHE n973
Traduction de Michel ARNAUD
Éditions Robert Laffont
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