LA VOIE ROYALE

André MALRAUX – 1930

   « Les homme jeunes comprennent mal... comment dites-vous ?... l'érotisme. Jusqu'à la quarantaine, on se trompe, on ne sait pas se délivrer de l'amour : un homme, qui pense, non à une femme comme au complément d'un sexe, mais au sexe comme au complément d'une femme, est mûr pour l'amour : tant pis pour lui. Mais il y a pis ; l'époque o la hantise du sexe, la hantise de l'adolescence, revient, plus forte. Nourrie de toutes sortes de souvenirs... »

   Claude, sentant l'odeur de poussière, de chanvre et de mouton attachée à ses habits, revit la portière de sacs légèrement relevée derrière laquelle un bras lui avait montré, tout à l'heure, une adolescente noire, nue (épilée), une éblouissante tache de soleil sur le sein droit pointé ; et le pli de ses paupières épaisses qui exprimait si bien l'érotisme, le besoin maniaque, « le besoin d'aller jusqu'au bout de ses nerfs », disait Perken...

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   Les Moïs guettaient du chef un signal. Perken avait levé la main gauche, pour appeler l'attention. Il tira le colt de sa gaine, dit à l'interprète : «Regardez le gaur » et visa. Le point de mire tremblait ; la fièvre, et sa blessure... Pourvu que la rosée de la nuit n'eût pas enrayé l'arme... Elle était graissée... Tous le regards montaient dans le prime matin vers l'os, poli par le soleil et les fourmis. Perken tira. Une tache de sang s'écrasa entre les deux cornes, s'agrandit du centre vers les bords ; une rigole rouge hésita, descendit soudain vers le nez, s'arrêta aux bords, tomba enfin, goutte à goutte. Le chef tendit avec crainte sa main : une goutte rouge, là-haut, restait immobile, suspendue ; elle tomba sur son doigt. Il la lécha aussitôt, dit une phrase qui ramena tous les regards vers la terre, prisonniers d'une inquitétude nouvelle.

   « Du sang d'homme ? demanda l'interprète.

   – Oui... »

   Claude attendait que Perken s'expliquât, mais Perken regardait les Moïs. Les épaules en avant, tout le corps affaissé et tendu à la fois, ils se rapprochaient les uns des autres ; de seconde en seconde comme un fuyard, un regard quittait le groupe, atteignait le crâne et retombait, furtif. Sous cette chasse constante des yeux, sous cette angoisse, il semblait que la tache continuât à s'étendre. Au bord supérieur, le sang séchait, mais une autre rigole descendit vers le sol avec un zigzag mou. Ce sang en mouvement, avec ces rigoles comme des pattes, vivait ainsi qu'un gros insecte, marquant l'os bleuâtre dans la lumière comme un signe de possession.

   De sa main, o sa langue avait étalé les gouttes de sang, le chef indiquait le bambou : Perken but. Claude avait espéré quelque soudaine adoration. « ... Ils sont trop familiers avec le surnaturel, dit Perken. Ils me regardent comme des blancs regarderaient le possesseur d'un fusil extraordinaire. Et me craignent de la même façon. Ce que nous gagnons de plus clair, c'est de donner au serment de riz une valeur absolue. » Claude buvait à son tour : « Qu'est-ce que cette histoire ? – J'ai rempli une de mes balles creuses avec le sang de mon genou. »
Extrait de



LE LIVRE DE POCHE n86
© Éditions Bernard Grasset, 1930




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