L'OISEAU BARIOLÉ

Jerzy N. KOSINSKI – The painted bird, 1965

   Le plus grand des bergers s'allongea sur la femme qui se mit à gigoter sous lui. Quand il se releva un autre prit sa place. Ludmila l'Idiote gémissait et tremblait de plaisir, serrant le garçon contre elle, de ses bras et de ses jambes. Les autres, accroupis tout autour, contemplaient la scène, en plaisantant méchamment.

   Derrière le mur du cimetière apparurent une horde de paysannes, armées de râteaux et de bêches ; les plus jeunes marchaient en tête, en criant et en agitant les bras. Les bergers se rajustèrent en hâte mais, loin de s'enfuir, se jetèrent tous sur Ludmila qui se débattait désespérément. Le chien tirait sur sa laisse et grondait, mais la corde ne cédait pas. Je me réfugiai à quelque distance, près du mur du cimetière.

   C'est alors que je vis Lekh qui débouchait en courant à travers le pâturage. Il avait dû rentrer au village et apprendre ce qui se passait.

   Les bergers sautèrent précipitamment par-dessus le mur, mais, avant que l'Idiote ait pu se relever, les femmes étaient déjà sur elle. Lekh était encore loin, trop épuisé pour courir davantage. Sa démarche était chancelante et à plusieurs reprises, je le vis trébucher.

   Les villageoises en furie maintenaient Ludmila clouée au sol. Elles s'étaient assises sur ses bras et ses jambes. Elles la frappaient à coups de râteau, lui lacéraient la peau du ventre de leurs ongles, lui arrachaient les cheveux, lui crachaient au visage. Lekh tenta d'intervenir mais elles le repoussèrent brutalement et l'assommèrent à demi avec les manches de leurs râteaux. Plusieurs d'entre elles le retournèrent sur le dos et le piétinèrent. Après quoi elles tuèrent le chien à coups de bêche. Les bergers, assis tranquillement sur le mur, contemplaient le massacre.

   Je me tenais prêt à me réfugier parmi les tombes du cimetière. Les villageois redoutaient les fantômes et les vampires et ne viendraient pas me chercher là.

   Ludmila l'Idiote gisait dans son sang. Des ecchymoses bleuâtres meurtrissaient son corps. Elle hurlait de douleur, cambrait les reins et essayait vainement d'échapper à l'emprise de ces harpies. L'une d'elle se dressa, brandissant une bouteille remplie de purin. Au milieu des éclats de rire rauques et des cris joyeux de ses compagnes, elle s'agenouilla entre les cuisses de Ludmila et lui enfonça la bouteille entière dans la fente du sexe. L'Idiote poussa un hurlement de bête. Alors, de toutes ses forces, une autre femme lança un coup de pied dans le cul de la bouteille qui se brisa à l'intérieur du ventre. Toutes voulurent à leur tour piétiner la malheureuse, et quand la dernière s'arrêta, Ludmila était morte.

   Une fois leur fureur calmée, les femmes revinrent en caquetant vers le village. Lekh se releva, le visage en sang. Il cracha quelques dents. Il titubait sur ses jambes, et, sanglotant, il se jeta sur le cadavre de son amie. Il caressa son corps torturé, puis il fit le signe de la croix en marmottant entre ses lèvres tuméfiées.
Extrait de



LE LIVRE DE POCHE n°5233
Traduction de Maurice PONS
© Jerzy N. Kosinski, 1965
© Flammarion, 1966




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