L'ÉTAT SAUVAGE

Georges CONCHON – 1964

   « Cê femme, chef ! dit-il, baissant la voix comme pour un propos salé.

   – Ah ! monsieur Kotoko, soupira Orlaville en descendant lourdement de la Land Rover, comme vous êtes jeune, comme vous êtes coquin !

   – Ecââtez ! »  cria M. Kotoko à la foule, puis il montra la chose, répétant : « Cê femme !...

   C'était un petit tas de chair noire qu'on avait jeté au pied d'une pompe à essence rouge et jaune. Pas beaucoup de sang, un oiseau qui a saigné dans sa plume, mais la peau tant battue qu'elle s'était boursouflée, couverte de tavelures, comme si des flammes l'avaient grésillée. « Mon Dieu, la pauvre ! » murmura Orlaville, bien surpris, aussitôt, et de ce qu'il avait dit et du ton sur lequel il l'avait dit, car c'est un cri qu'il avait senti se former dans sa gorge. Il alla pour toucher cela avec la pointe de son soulier. Il vit que les yeux étaient restés ouverts, puis il vit un sein qui pointait, intact, beau. Il arrêta son geste. C'était déjà pousser loin la pitié, mais il comprit qu'il – lui ? quelqu'un, en tout cas, qui était venu nicher en lui, un impudent coucou – souhaitait faire quelque chose de plus.

   « Vous m'avez trompé, monsieur Kotoko, dit-il. Ce n'est pas une femme, c'est une jeune fille.

   – Cê putain, dit M. Kotoko. Je connais elle.

   – Comme elle a dû souffrir !

   – Hou oui ! dit M. Kotoko. Hou la la, elle a pris beaucoup des coups !

   – Vous savez ce que nous allons faire ? Nous allons lui fermer les yeux, monsieur Kotoko. Ensemble. Vous voulez bien ? Donnez-moi votre main.

   – Hou non ! » s'écria M. Kotoko en cachant vivement derrière son dos la main qu'Orlaville voulait lui prendre.

   Il riait, mais plutôt pour se faire une contenance, car on ne lui avait encore jamais proposé une action aussi impudique. Cependant, voyant qu'il riait, la foule commença de lui faire sa cour en l'imitant. Sous ce soleil, on a la joie à fleur de peau. On gloussa donc à qui mieux mieux, avec émulation.
Extrait de



LE LIVRE DE POCHE n°2258
© Éditions Albin Michel, 1964




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