CHRONIQUES DE LA MONTAGNE

Alexandre VIALATTE – 1952-1971

   Nous en tirons la poignée de céramique avec une froide indifférence. Est-ce le trait d'une espèce pensante ? L'homme profond, lui, se demande qui inventa la chasse d'eau. D'une main il tire, de l'autre il pense ; l'homme profond est profond en toute chose. Et que se répond-il ? Il se répond à tort que la chasse d'eau a dû être inventée par quelque Anglais à casquette plate de l'époque des premiers chemins de fer, car le confort moderne, en sa superstition, est chose d'origine anglaise, de date relativement récente et de vocabulaire britannique. C'est en quoi l'homme profond fait une erreur totale. La chasse d'eau a mille huit cents ans. C'est un progrès de la Science et de l'Industrie qu'il faut attribuer à Héron, un physicien d'Alexandrie qui vivait nu au bord des piscines bleues selon la mode de son époque.

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   Les chats sont de sales bestioles qui lacèrent les fauteuils et font pipi au milieu des salons, après quoi ils vont s'établir sur les genoux d'une dame respectable, une présidente de confrérie, une grand-mère de parents d'élèves, une lauréate de jeux floraux infiniment maigre et savante. Tel est l'avis de plusieurs personnes autorisées. Ce sont des choses qu'on ne permettrait même pas à un vieux général en retraite tout couvert de décorations, ou au premier vicaire d'une paroisse distinguée. À un igame, à un banquier utile, à un diplomate en fonction. Et que font les dames  ? Elles disent : « Minou, minou, minou. » On voit par là combien le mal est profond.

   Les chats montent ensuite sur les toits où ils font le sabbat toute la nuit avec des cris affreux d'enfants qu'on assassine. Quand le pharmacien les attrape, il les pèle et garde la peau. Il donne le reste à un restaurateur. Il tend la peau sur une planchette en bois ; il la fixe avec quatre épingles, il la tanne et en fait des plastrons contre le froid. Il les expose dans sa vitrine. On se les attache autour du cou par le moyen des pattes de devant. Si elles sont un peu courtes, on y ajoute du ruban. Ou de l'élastique marron qu'on trouve chez la mercière. C'est tout le secret des grandes coquettes qui redoutent le rhume de cerveau. On peut donc, à certains égards, voir dans le chat un oiseau utile.

   Dieu l'a fait, dans sa grande bonté, pour que l'homme puisse caresser le tigre : le chat est un tigre d'appartement. Il est élastique et feutré, soyeux, griffu, plein d'électricité statique. Il se compose assure un écolier, de deux pattes de devant, de deux pattes de derrière et de deux pattes de chaque côté. Derrière lui, ajoute cet enfant, il a une queue qui devient de plus en plus petite, et puis au bout il n'y a plus rien.
Extrait de



BOUQUINS – ROBERT LAFFONT
© Julliard, 1980-1995
© Pierre Vialatte, 2000
© Éditions Robert Laffont S.A., 2000




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