AU BAGNE

Albert LONDRES – 1923

   Deux semaines plus tard, dans l'allée des Bambous, à Saint-Laurent-du-Maroni, je rencontrai M. Dupré, directeur par intérim de l'administration pénitentiaire.

   « Ah ! vous savez, me dit-il, votre protégé vient d'être condamné à mort par la cour d'assises de Cayenne.

   – Qui ?

   – Hespel.

   – Alors, il n'y a plus de bourreau ; qui l'exécutera ?

   – On trouve toujours.

   – Et lui, qu'a-t-il dit ?

   – Il a dit qu'il n'avait aucune confiance dans son successeur quel qu'il soit, et qu'il demandait, comme dernière faveur, de monter la machine. »

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   « Entendez-moi. Je ne dis pas que je sois venu ici sans motif. Mais je n'étais pas foncièrement mauvais quand j'accomplis mon premier voyage en Guyane (il sourit) à dix-huit ans. J'avais tiré un coup de feu sans résultat et volé mille francs. Cela ne valait pas une pension de l'État, mais n'était qu'un geste. Mon âme, autour de cette tache d'un jour, restait blanche. Mais après quatre ans d'administration pénitentiare, alors non ! je ne pouvais plus concourir pour un prix Montyon. Ah ! fit-il d'un ton d'administrateur, la Guyane devrait être un Eldorado. Songez que moi (il me désigne son matricule), je suis le 27.307. Un très vieux cheval ! On en est maintenant à 47.000. Cherchez une route, un chemin de fer, cherchez la trace de passage de quarante-sept mille Blancs. On ne voit pas même leurs tombes. On aurait pu au moins élever une pyramide avec les ossements. C'eût été un souvenir !

   » Le bagne n'est qu'une machine à faire le vide. Et cette machine coûte quatorze millions par an à la France. »

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   « Savez-vous le plus sûr moyen de faire de l'or ?

   – En le cherchant.

   – Ouais ! En montant un magasin. Quand un nouveau placer donne, qu'il y a rush de nègres, on élève une boutique à côté. On vend du tafia, des conserves, des bougies et du champagne. Alors l'or que trouvent les chercheurs, ils vous l'apportent contre vos bouteilles. »

   Là-dessus, Siretta allongea ses pieds et prit un livre. Quel était le récit fantastique séduisant de la sorte cet aventurier ? C'était un livre de vers de Tristan Derème. En chambre, on lit des livres d'aventures ; sur la grand'route, des livres de chambre.

Extrait de



MOTIFS n59
© Le Serpent à Plumes, 1998, 2002




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