Gerber à Verdun • Le carnaval de Nice • Chez les singes hurleurs

Des politiciens de diverse tendances et de diverses nationalités ont commémoré à Verdun, au son de marches militaires et d'hymnes nationaux qui, comme aurait dit Prévert, ont éclaté comme des tomates trop mûres lancées avec force contre un mur, ont commémoré donc avec fleurs et couronnes le centenaire de ce qui fut l'un des plus grands massacres de l'histoire. Je n'ai pas entendu un mot d'excuse aux centaines de milliers de pauvres diables de diverse tendances et de diverses nationalités assassinés par de grandes industries avides et des politicards complices ou imbéciles.

Il y a des guerres justifiables sinon justifiées. La deuxième guerre mondiale est de celles-ci, qui a éradiqué l'épidémie nazie. Mais je ne vois strictement aucune justification au génocide de 14-18, aucune.

Les musiques nationales (nationales comme nationalisme) éclatantes citées plus haut sont une insulte aux morts tombés pour des idéaux inavouables. Je trouve moins écœurants quand les hymnes nationaux sont vociférés dans les stades par des supporters chauvins et avinés : cela n'insulte que l'intelligence et le bon goût.

On vit une époque formidable.

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Un camion de 19 tonnes conduit par un terroriste islamiste a foncé dans la foule venue assister sur la Promenade des Anglais de Nice au feu d'artifice du 14 juillet, faisant 84 morts et des centaines de blessés.

Avec une remarquable indécence un politicaillon municipal local a lancé un débat en accusant la police nationale d'avoir été en sous-effectifs sur les lieux au moment de l'attentat. Le conflit entre le ministre de l'intérieur et les politicaillons locaux a été largement et longuement relayé par les journalistes de la presse écrite et de la presse télévisée sans pourtant qu'ils citent la réalité des faits : ils suffisait de lire dans Le Canard Enchaîné et dans la version internet du magazine allemand Der Spiegel, documents à l'appui, que c'est la police municipale qui, conformément à un accord entre les autorités locales et nationale, était en charge de sécuriser tous les accès aux lieux du spectacle. Cette police municipale a négligé de barrer les accès avec des outils à sa disposition (herses, blocs de béton) se contentant de mettre des voitures en travers de la seule chaussée – il a suffit au terroriste de passer sur le large trottoir de la promenade pour aller labourer la foule. Ce sont les policiers nationaux posté toujours conformément à l'accord 400 mètres plus loin qui ont avec leurs armes à feu mis fin à la course folle du camion.

Si le travail sérieux des vrais journalistes du Canard Enchaîné et du Spiegel avait été effectué aussi par les journaleux standards français ils auraient pu mettre rapidement un point final au conflit et éviter de répéter et répéter pendant des jours les prises de position souvent imbéciles des parties.

Les chaînes télévisées dites d'information (BFMTV, I16 et LCI) ont passé en boucle pendant des jours vidéos de l'attentat, témoignages des proches des victimes, commentaires sur la personnalité de l'auteur, hommages et commémorations, tout cela à grand renfort de consultants et de "spécialistes" de tel ou tel domaine. Ce déferlement a occulté des informations bien plus importantes, comme par exemple la tentative de putsch militaire en Turquie et la réaction violente et inquiétante de Recep Erdoğan. Le massacre de Nice est évidemment horrible, mais je pense que les malheureuses victimes auraient préféré, à cette avalanche médiatique, qu'on leur foute la paix.

Sais-tu, ami lecteur, que tu cours 800 fois plus de risques si tu es fumeur et 40 fois plus de risques si tu es non fumeur de mourir par le tabac plutôt que sous les coups d'un débile religieux (50.000 morts par an en France, dont plus de 3.000 non fumeurs, victimes passives) ? Que tu cours énormément plus de risques de te faire assassiner par un taré ivre au volant ou un crétin téléphonant en conduisant plutôt que par un terroriste ? Non, tu ne sais sans doute pas : BFMTV, I16 et LCI ne parlent quasiment jamais de ces sujets sans importance.

On vit une époque formidable.

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La coupe d'Europe de football et les Jeux Olympiques de Rio de Janeiro viennent de permettre au service des sports de France Télévision de donner toute la mesure de son insondable nullité. Un des sommets a été atteint le dimanche 7 août. France Télévision, qui retransmettait les jeux de Rio sur trois de ses chaînes (France 2, France 4 et France Ô), a réussi à diffuser simultanément sur les trois chaînes le même reportage (le match de volley-ball masculin France-Italie) avec sur les trois chaînes les mêmes commentateurs.

Je me souviens d'une époque lointaine, la télévision n'existait pas encore dans les foyers, où gamin passionné de rugby j'écoutais les samedis après-midis les retransmissions radiophoniques des matchs du Tournoi des Cinq Nations. C'était sur Paris Inter devenu après moultes périgrinations France Inter. Je piquais le quotidien du jour à mes parents, l'ouvrais à la page où un schéma donnait la composition des équipes avec la position des joueurs sur le terrain et écoutais le reporter, je crois que c'était Georges Briquet, me faire vivre à lui tout seul le match comme si j'étais dans le tribunes.

Aujourd'hui, malgré l'image, il faut au moins deux journalistes ou "consultants" pour émettre dans un français dont même Sarkozy aurait honte des commentaires généralement inutiles, souvent idiots et presque toujours chauvins. Ainsi, dans une compétitions internationale, le public indigène qui siffle un joueur des visiteurs se préparant à tirer une pénalité est indigne, mais le public français faisant de même est un précieux et formidable allié des joueurs nationaux. La finale homme de ping-pong, sans français, est coupée pour permettre d'écouter la Marseillaise préliminaire à je ne sais quel autre compétition. La finale de tir à la carabine trois positions est coupée dès lors qu'un français a obtenu une médaille de bronze, et on ne saura pas lequel des deux tireur restants, au coude à coude, décrochera la médaille d'or. On pourrait en faire des pages sur le sujet, autant que sur les hurlements des commentateurs parmi lesquels un de ceux en charge du volley-ball se distingue particulièrement : vu le nombre de "Aïe aïe aïe" qu'il rugit il doit faire des crises d'hémorroïdes aiguës. Les commentateurs de basket-ball ne sont pas en reste, qui éructent en moyenne, lorsque une équipe française est sur le terrain, au moins cinq "Allez !" par minute (j'ai chronométré), toutefois dépassés par un commentateur de boxe qui atteint lui dix "Allez !" par minute en vitesse de croisière avec des pointes mesurées à près de vingt. C'est d'autant plus lamentable qu'au moment où j'écris ce billet la France est dixième au classement des médailles derrière entre autres l'Australie et la Corée du Sud, et est donc une équipe plutôt moyenne qui ne mérite pas ce déferlement de hurlements payés en partie par ma redevance audiovisuelle.

Je crois que je vais postuler pour être commentateur sportif. Je connais déjà les paroles. Par exemple, lorsqu'un sportif français est en action : «Allez !... Faut y aller !... Allez !... Allez !... C'est maintenant, faut y aller !... Allez !... Allez !... Oh non !... Non !... Dommage !...». Et pour la musique je vais m'entraîner sérieusement à pousser les indispensables cris de singes hurleurs.

Bon, on peut couper le son de la télé, mais je suis un vrai amateur de sport et sans le son il manque un peu quelque chose, pas les beuglements des publics, non, mais le coup de feu du starter, le bruit de l'obstacle qui tombe, le cri de l'athlète. On en vient à souhaiter l'élimination la plus rapide possible des gentils et parfois talentueux compétiteurs français pour ne plus entendre les vociférations imbéciles mais autosatisfaites des singes hurleurs.

On vit une époque formidable.







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