Rôtis, potées et mélancolies • Féroces soldats
• Le point de la situation • Au voleur !


  Le vendredi 11 le village était toujours noyé dans le brouillard et toujours cerné par la neige. C'était jour férié, et comme habituellement les dimanches et jours fériés, sur le coup de dix heures, les hommes se retrouvèrent chez Adolphe. Il y avait là parmi eux les frères Kalb, le docteur Fischbach, Romain Auracher, l'Antoine, Jean Meyer notre maire, et quelques autres dont l'abbé Stoltz.

  La vin blanc coulait comme tout les dimanches matins, même si verres et chopines ne reflétaient pas le soleil mais, comme souvent en hiver, l'éclairage de la salle (et ces matins-là on se retrouvait autour des tables du fond plutôt que près des fenêtres). On était assez détendu : d'abord, il n'y avait eu aucune coupure de courant, puis, les femmes étant restées dans leurs cuisines avec leurs rôtis, leurs potées et leurs mélancolies, on laissait le pinot doré vous communiquer sa légèreté – un peu plus qu'à l'accoutumée même : puisqu'on vivait quelques jours sortant de l'ordinaire, autant s'autoriser quelques exceptions, donc !

  Muller Lucien arriva un peu en retard, en uniforme de chef de l'Orphéon Municipal. Le docteur Fischbach se figea dans un garde-à-vous impeccable :

  — À vos ordres, mon général !

  Lucien le considéra par en-dessous, avec son air habituel un peu idiot et un peu sournois que l'uniforme fraîchement repassé n'atténuait pas. Le docteur Fischbach l'encouragea :

  — Alors ? Les Russes sont arrivés, et dans les pāturages des frères Kalb de féroces soldats égorgent nos vaches et nos compagnes, c'est ça ?

  L'autre haussa les épaules et alla se planter devant le maire. La salle se tut, posa ses verres et se tourna vers eux. Depuis plus de vingt ans Muller Lucien se présentait régulièrement à chaque élection contre Jean Meyer et Romain Auracher, et régulièrement ramassait une veste monumentale.

  — On est le 11, dit-il simplement.

  — Et alors ? fit Jean Meyer.

  — Alors c'est presque l'heure du défilé !

  — Tu crois pas qu'on a autre chose à foutre ? Va enlever ton déguisement et reviens, on va faire un point de la situation.

  Désarmé Muller Lucien s'en alla et, sur le pas de la porte, croisa Julie l'épicière.

  — Ça n'est pas un peu tôt pour faire un point ? demanda Romain Auracher au maire. Il n'y a même pas quarante huit heures qu'on a ce brouillard.

  — Et deux mètres de neige, dit Julie. Ça fait deux jours que je ne suis plus livrée, et vu ce qui est tombé ça m'étonnerait que je voie un camion avant une semaine...

  — Bon, on le fait, ce point, ou pas ? demanda René Kalb.

  Le maire acquiesça de la tête et pour une fois Romain Auracher n'insista pas pour imposer son opinion. On a tiré les unes contre les autres trois tables du milieu de la salle et on s'est assis autour, le docteur Fischbach, l'abbé Soltz et Julie restant debout au comptoir. Il se fit silence et tout le monde regarda le maire qui, après une assez longue hésitation, finit par lācher :

  — Par quoi on commence ?

  Tous les assistants regardèrent ailleurs, sauf les frères Kalb dont les pourtant discrets ricanements ne passèrent pas inaperçus dans le silence général. Romain Auracher toussota pour s'éclaircir la voix, mais au moment où il allait parler la porte du café s'ouvrit et quelqu'un cria :

  — Julie, il y a du monde dans ton magasin, je crois qu'ils te piquent des trucs ! Tu devrais aller voir.

  Julie reposa sa tasse sur le comptoir et courut vers la porte. Je m'apprêtais à la suivre, mais les deux frères Kalb se levèrent :

  — Laisse, Barnabé, on l'accompagne.

  Ils attrapèrent dans le porte-parapluies les vieilles cannes patinées qu'ils avaient taillées eux-même dans des branches de prunelier, et suivirent Julie. Les autres restèrent d'abord assis en silence, puis se levèrent et commencè­rent ą discuter entre eux par petits groupes, et chacun parlant de plus en plus fort pour se faire entendre malgré le bruit venant des groupes voisins. La salle fut bientôt si pleine de cris qu'on eut dit qu'il y avait deux fois plus de monde, quand un gamin se jeta dans le café et, essoufflé, hurla d'une voix aiguė :

  — Monsieur le docteur, vite, il faut venir ą l'épicerie !

  Le docteur Fischbach se dirigea vers le gamin, suivi par Jean Meyer.

  — Qu'est-ce qui se passe ? demanda le docteur.

  — Je ne sais pas, dit le gamin, mais madame Julie a dit que vous devez venir tout de suite.

  Le maire se tourna vers l'assemblée :

  — On ne bouge pas d'ici, ou alors pour rentrer chez soi. Je ne veux voir personne ą l'épicerie sauf si je le fais appeler.

  Puis se tournant vers moi :

  — Viens avec nous, Barnabé.

  Le docteur Fischbach, Jean Meyer et moi sommes partis vers l'épicerie de Julie.






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