CARNETS DU DOCTEUR FISCHBACH
médecin généraliste à Kudrow


  Je suis un étranger au canton comme on dit ici, un bougnoule pour parler clair. Je ne suis arrivé à Kudrow qu'il y a à peine dix ans. Ici il faut environ vingt ans pour être considéré comme du pays. Au moins et si tout va bien.

  J'avais quitté la capitale plein d'illusions : un petit village au fond d'une vallée verte, où tout le monde se connaît, amitié, communauté, solidarité, fini l'isolement au cœur de la foule, à moi la Nature Pure et la Grande Fraternité des Vrais Hommes. J'étais depuis longtemps à l'abri du besoin, professionnellement je n'avais plus rien à prouver et m'occuper des moins de mille habitants de Kudrow et des deux autres villages de la vallée ne me paraissait pas franchement astreignant. À moi la simple et belle vie.

  Grande Fraternité des Vrais Hommes mon cul !

  Au début tout a semblé parfait. Je me suis fait en une semaine, dans ce tout petit village, plus de connaissances que je n'en avais eues dans la capitale au bout de dix ans. Presque tous les voisins m'ont proposé un coup de main pour m'installer, avec souvent un peu ou beaucoup de curiosité il est vrai : ça vit comment, un toubib de la grande ville, dans quels meubles, dans quels draps, ça cuisine comment quand c'est un vieux célibataire comme moi ? Certains examinaient mon salon comme s'ils visitaient le palais du président de la république, et je n'aurais pas été étonné si l'un ou l'autre m'avait demandé où je rangeais mes préservatifs. Je me suis montré d'une grande patience, d'abord parce qu'ils étaient tous plus ou moins mes clients potentiels, ensuite parce que je leur trouvais une certaine tendresse franche et naïve, peut-être parce que, par exemple, ils ne faisaient aucun effort pour dissimuler leur curiosité exagérée.

  C'est quand j'ai invité mes voisins, ceux-là justement qui m'avaient donné un coup de main, que j'ai eu quelques premiers doutes. Plus exactement quand je les ai réinvités.

  Je suis assez bon cuisinier et j'aime recevoir. Dans ma région d'origine cuisine et hospitalité font partie de la culture. Mes voisins semblaient avoir passé de bonnes soirées chez moi, à mon grand bonheur. Aussi c'est avec un certain étonnement que j'ai perçu chez les uns comme chez les autres comme une réticence lorsque je leur ai proposé de dîner à nouveau chez moi. Ma cuisine, il est vrai assez épicée, n'avait-elle pas été à leur goût ? Je n'ai pas insisté.

  Ce n'est qu'après un certain temps que j'ai compris que, conformément aux traditions, ils considéraient comme impensable d'être à nouveau mes invités avant qu'ils ne m'aient d'abord invité eux. C'était ainsi à Kudrow : toujours donnant-donnant, un prêté pour un rendu. Je me suis bientôt rendu compte que ce principe régissait toute la vie sociale du bourg. Je n'accepte que si je t'ai donné – et je n'ai pas tellement envie de te donner, sinon pour la frime. Cette mentalité du chacun pour soi n'empêchait pas des contacts souvent cordiaux, mais dans une totale absence de solidarité. Elle faisait partie intégrante de la personnalité de tous les Kudrowiens, à quelques exceptions près.

  L'une de ces exceptions est Barnabé, le garde-champêtre, exception d'autant plus remarquable que né à Kudrow il n'en est quasiment jamais sorti, sauf pour son service militaire, deux ans de guerre coloniale il y a près de quarante ans. Il avait quitté l'école à quatorze ans et était devenu garde-champêtre à vingt parce personne n'avait voulu du poste. Son éducation restreinte ne l'a pas empêché de développer une intelligence rare mais qu'il fait semblant d'ignorer. Il a une connaissance absolue du monde, il a conscience d'en faire partie complètement intégrante, il le ressent par tout son être et donc le comprend comme personne. Je l'admire et l'envie. Barnabé a un amour brut et spontané de toutes les créatures vivantes, y compris les Kudrowiens, ce qui n'est pas peu dire.

  L'autre exception est l'abbé Stoltz. Lui aussi était né à Kudrow qu'il avait quitté assez jeune pour entrer au séminaire. Il avait passé ensuite une dizaine d'années en Afrique équatoriale où il avait créé plusieurs dispensaires et dont il était revenu à quarante ans, toujours prêtre mais, j'en ai toujours eu l'impression, sans foi ni loi. Il aime ses prochains non pas par sacerdoce mais, un peu à la manière de Barnabé, par nature. Il est bon vivant et ne s'en cache pas, violemment cynique sans le montrer et, comme la plupart des cyniques, d'une grande tendresse.

  Barnabé, l'abbé et moi sommes trois vieux anarchistes. D'extrême centre comme j'aime à le dire. Ou peut-être simplement trois vieux cons comme aime à le dire Simone avec beaucoup de gentillesse et une pointe de respect.

  Parce qu'il y a aussi Simone.

  Simone l'institutrice est une grande belle femme d'une quarantaine d'années, à la tête aussi ferme et épanouie que le corps. Elle est arrivée à Kudrow il y a un peu plus de cinq ans et, presque tout de suite, nous sommes devenus amants. Simone continue à occuper un logement de fonction à la mairie et vient me voir deux ou trois fois par semaine, souvent pour la nuit, parfois quand Barnabé ou l'abbé ou les deux sont mes invités. Elle n'a jamais voulu que je vienne chez elle. À part Barnabé et l'abbé, personne dans le bourg ne semble connaître notre liaison. Cette situation nous convient parfaitement.






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